Le destin de Venise

C’était un lieu secret, au milieu des roseaux
Permettant d’échapper à ses envahisseurs
Où virent s’installer quelques marins sans peur
Avant de repartir pour conquérir les eaux.

Tes chasseurs de trésors, jusqu’au confins du monde
Firent flotter au vent l’éclat de ta bannière
Tes capitaines fiers naviguaient de manière
Que l’on croit qu’ils savaient que la Terre était ronde

Dépêchés en tous lieux, tes fins ambassadeurs
Œuvrant discrètement ont construit ton histoire,
Pendant que tu forgeais les armes de ta gloire
Ils firent cet empire, dont tu étais le cœur.

Puis tu voulus briller, en plus de conquérir,
Et pour montrer jusqu’où se montait ta fortune,
Tu pris le pari fou d’arriver à bâtir
En ce lieu impossible, au cœur de la lagune.

Et pour ce grand dessein, tu as su attirer
Une foule sans fin de fieffés bâtisseurs,
Des architectes fous et des maçons hâbleurs,
Seuls pour un tel défit à pouvoir tout oser.

Équilibre incertain, gâteaux sur la cerise,
Tes merveilleux palais qu’une forêt de pieux
Fait flotter sur la vase et s’élancer aux cieux
En compagnie de tes innombrables églises.

Tu as tout maîtrisé, tout t’a été donné,
La musique emplira tes palais, tes couvents,
Chaque femme savait être ton ornement,
Et tenir sa partie de l’hymne à la beauté.

Chaque peintre engrossant ta divine lumière,
L’accoucha en ton sein d’immortels chefs d’œuvres
Chaque coin de tes rues en apporte la preuve,
Et l’on trouve un musée dans ta moindre chaumière.

Qui peut dire aujourd’hui quel sera ton destin,
Toi qui a tant bravé de dures nuits d’orage,
De hordes de barbares, assaillant ton rivage
D’alliances sacrés et de calculs mesquins.

Depuis toujours tu sais que l’eau qui t’a vu naître
Est ton plus grand danger, qu’un jour t’engloutira
Le flot qui t’a porté, malgré tes magistrats
Qui se sont succédés pour en être les maîtres.

Le touriste aujourd’hui remplace le barbare
Et le flot continu qui s’alourdit sans fin
Te fera chavirer, peut être, un beau matin
Comme une déferlante, quand on lâche la barre.

Ou bien plus simplement, par leur masse alourdie
Finiras-tu, un jour, par couler tout à fait ?
Inexorablement retournant au marais,
Laissant le souvenir d’une ville engloutie.

Faudra-t-il se pencher à quelque bastingage
Pour voir du fond de l’eau surgir tes cheminées,
Tes riches courtisanes, à jamais condamnées
A faire le trottoir, le feront à la nage !

Par dessus le Lido, avec un grondement,
Viendra-t-elle te noyer, la mer adriatique,
Soudainement gonflée, changement climatique,
Ou victoire finale à tant d’affrontements ?

Sauras-tu, ce jour là, t’arracher à la vase
Et rompant ton amarre, partir à la dérive
Pour rechercher sans fin une impossible rive
Où pouvoir t’échouer avec autant d’emphase.

Comme un vaisseau fantôme, émergeant du brouillard,
Reviendras-tu hanter, par les soirées sans lune,
Les lieux où autrefois se trouvait ta lagune
A jamais engloutie par le flot revanchard ?

Viendras-tu prélever, comme un tribut de sang,
Sur ton ancien rivage, une vierge apeurée
Offerte en sacrifice, elle sera livrée
Au besoin, s’il le faut, par ses propres parents.

Et le pauvre mortel, trompé par tes reflets
Qui viendrait s’embarquer dans tes ruelles grises
Se verrait emporté, pour prix de sa méprise,
On trouvera son corps, noyé, sur les galets.

Le poète trahi par une taille fine,
Portant manteau, bauta, entourée de laquais,
L’entraînant à sa suite en un sombre palais,
Lui faisant espérer dans une nuit divine.

S’il se laissait happer pour ce bal infernal,
Il se retrouverait, quand le masque est tombé
Enlacé à jamais au squelette poudré
D’une ancienne beauté, reine du carnaval.

Octobre 2008, octobre 2014.

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